La décentralisation a transféré aux communes des compétences étendues en matière de services publics, d'urbanisme et de développement local. Elle n'a pas transféré la capacité informationnelle qui permettrait de les exercer. La donnée communale reste un impensé des réformes.
Une commune chargée de l'entretien des écoles primaires a besoin de connaître le nombre d'élèves à scolariser, l'état des bâtiments, la localisation des établissements. Ces informations existent souvent, mais elles sont détenues par des services centraux, des opérateurs sectoriels, ou simplement non structurées. La commune produit elle-même des données — elle enregistre les naissances, les permis de construire, les plaintes — mais elle n'en est pas propriétaire au sens de la gouvernance : elle ne peut ni les agréger, ni les analyser, ni les échanger.
Cette asymétrie a des conséquences politiques directes. Une commune qui ne maîtrise pas ses propres indicateurs ne peut pas négocier d'égal à égal avec l'État, un bailleur ou un investisseur. Elle ne peut pas rendre compte à ses citoyens de manière crédible. Elle ne peut pas non plus planifier. L'écart entre le territoire légal — le plan d'urbanisme — et le territoire réel — les constructions effectives — reste invisible, et c'est la commune qui en pâtit.
L'autonomie informationnelle ne suppose pas des moyens démesurés. Elle repose sur trois éléments simples : une gouvernance de la donnée, qui désigne un responsable et des règles claires ; une capacité d'analyse, même légère, capable de transformer des données brutes en tableaux de bord pour les élus ; une infrastructure modeste mais souveraine, en formats ouverts, pour ne pas être prisonnier d'un logiciel. Barcelone a créé un poste de Chief Data Officer municipal ; des communes africaines de taille moyenne pourraient faire de même avec un cadre administratif formé, sans recruter un ingénieur.
La piste juridique mérite également l'attention. Un droit d'accès opposable des communes aux données d'intérêt local détenues par d'autres acteurs publics ou délégataires de service public donnerait une base solide aux demandes d'information. Une telle disposition, inscrite dans la loi, changerait la nature des relations entre l'État et les collectivités.
La régionalisation avancée restera inachevée tant que les communes ne disposeront pas de l'information nécessaire à l'action. La donnée n'est pas un supplément d'âme technologique : c'est la matière première de la décision publique locale.
