Un système d'information communal qui ne dialogue pas avec les registres centraux de l'État ressemble à un téléphone sans réseau : il fonctionne, mais il ne sert à presque rien. L'interopérabilité — la capacité des systèmes à échanger des données de manière standardisée et sécurisée — est la condition de base pour que la dématérialisation produise les bénéfices attendus.
Dans la pratique, beaucoup de communes se retrouvent avec un SI en vase clos. L'agent d'état civil doit consulter un autre écran pour vérifier une identité ; le service des impôts locaux transmet un courrier pour savoir si une entreprise est à jour de ses obligations. Le numérique ajoute une couche au lieu de simplifier. Pour que le service public devienne fluide, la commune doit pouvoir interroger en temps réel les référentiels nationaux : registre de population, cadastre, fichier des entreprises, identité numérique des citoyens.
Plusieurs pays ont structuré cet échange autour d'API publiques. L'Estonie a imposé dès l'origine que toute application administrative expose des interfaces ouvertes et se raccorde à la couche d'échange X-Road. L'Inde, avec India Stack, propose des briques d'identité, de paiement et de partage de documents que les gouvernements locaux peuvent mobiliser. Le Royaume-Uni a développé des services standardisés comme GOV.UK Notify et Pay, que les collectivités intègrent rapidement. Ces exemples ne sont pas directement transposables, mais ils illustrent le principe : l'interopérabilité ne se négocie pas au cas par cas ; elle repose sur des standards nationaux et des interfaces documentées.
Les obstacles rencontrés par les communes sont pourtant bien réels. L'accès aux plateformes nationales suppose un conventionnement souvent lourd, des délais de raccordement dissuasifs, et une qualité de service inégale. Une API qui ne répond pas le lundi matin pousse les agents à reprendre leurs registres. Pour atténuer ces difficultés, l'État gagnerait à proposer un guichet unique d'accès aux API, assorti d'un environnement de test.
La stratégie la plus prudente pour une commune consiste à prioriser les interconnexions selon ses besoins réels : l'état civil et l'identité d'abord, parce qu'ils conditionnent tous les autres services ; le foncier ensuite si la fiscalité locale est une priorité ; le paiement en ligne enfin. Une connexion par usage, plutôt qu'une course à l'exhaustivité.
Enfin, l'interopérabilité ne saurait être à sens unique. Les communes produisent des données précieuses — adresses, événements d'état civil, occupations du sol — qui, reversées aux registres nationaux, améliorent la qualité de l'information publique. Une commune qui contribue aux référentiels nationaux n'est plus un simple consommateur de données ; elle devient un partenaire de la souveraineté numérique.
